25 oct. 2012

[Stratégies] Épisode VII - La stratégie appliquée aux échecs (1)







SYSTÈMES DE MORT SUBITE :
EN RETARD, JE CONSOLIDE


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Cet article est accessible à tous les lecteurs, joueurs et non joueurs. 

Il évoque le fonctionnement et les blocages du cerveau humain. Il est riche d'enseignements.


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Application aux échecs. Libre interprétation de mes lectures de The Seven Deadly Chess Sins, par le GMI écossais Jonathan Rowson, (c) Gambit.





Nous allons maintenant nous intéresser à la stratégie inverse. Nous sommes en retard. Et en retard, aux échecs, il faut consolider, assurer en priorité la défense du roi.

Naturellement, tout joueur d’échecs respectable objectera que le bon coup aux échecs ne se déduit que de l’analyse combinatoire, et que « l’approche globale » chère à quelques penseurs influents du XIXe siècle et début XXe est enterrée depuis longtemps. Très bien. À ces joueurs, je soumets le problème suivant.


Jansa – Bilek 

1968 


Trait aux blancs


Reprenons les Étapes du raisonnement stratégique (Épisode II)
La stratégie aux échecs et l'évalation d'une position s’établissent sur trois dimensions.

Dimension matérielle

Après avoir identifié la faiblesse du pion c2, un joueur médiocre peut conclure que l’échange en c2 de deux tours contre une dame et un pion est équivalent (5+5) = (9+1). Voici pour la dimension matérielle.

Dimension spatiale

L’équilibre matériel attire notre attention sur 1. hxg6 ou 1. Fd4. Observons le résultat.


Position après:


Fd4 Txc2 

Dxc2 Txc2 

Rxc2


Dans la position résultante, la dame noire bénéficie d’une formidable mobilité, menaçant le centre avec Dxe5, des coups d’initiative comme Dc4+, et la « septième rangée » en Dd2+, et ce sont toutes les lignes arrière blanches qui volent en éclat. Net avantage spatial dans tous les cas.

Dimension temporelle

La fin de la séquence choisie par les blancs est gote, pour reprendre un terme de go très précis : perte d’initiative. C’est aux noirs de jouer. Avantage temporel aux noirs également.

La bonne stratégie dans un système de mort subite 

Fd4 ou hxg6 ne donnent rien et sont même perdants, Rowson en fournit la démonstration dans son traité.

Formidable. Mais quelle analyse combinatoire peut-elle offrir la solution ? Voyez-vous d’autres coups ? Cette position est extraite de Seven Sins, Les sept péchés capitaux aux échecs, de Jonathan Rowson, chapitre sur l’égo. Le GMI écossais nous met en garde : notre égo nous aveugle et nous empêche de trouver le bon coup. Très bien, mais où chercher ? Comment raisonner ?

Je pense que nous avons ici un exemple parfait d’une application simple de la stratégie « telle que je l’entends ». Puisque notre ego semble nous aveugler et qu’aucune combinatoire évidente ne saute aux yeux, même après une longue réflexion, réfléchissons à cet adage que je martèle sans cesse :

  • Les échecs sont un système de mort subite.
  • Dans un système de mort subite, celui qui est en retard doit consolider, assurer la défense du roi en priorité.
  • Ici, les blancs accusent assez clairement un retard positionnel
    (spatial et temporel, d’après la petite analyse qui précède). 
Tc1 : consolidation « intuitive »
Dans ces conditions, beaucoup de joueurs d’échecs résignés par la réfutation des suites Fd4 ou hxg6 penseront peut-être à Tc1. Très bien, on consolide. Malheureusement, on y perd deux tempos. Tcd1 après le roque suivi maintenant de Tdc1 : pas glorieux, et la tour blanche est très bien placée sur la colonne d. Bref, Tc1 est horriblement passif et n’aboutira à rien de bon. Rowson fournit sa propre analyse de Tc1 dans son livre, qui conduit à un très net avantage noir.

Cd4 : la fuite en avant 
Tentant, mais réfuté par 1. Cd4 Dxd5 2. Cf5 Dxd2 3. Cxe7+ Rf8 et les noirs gagnent.

La solution… évidente

  • Eh bien nous y sommes : il n’a plus qu’à défendre le roi, et pour cela, il n’existe qu’un seul coup.
    Le fameux coup que notre ego nous empêche de voir d’après Rowson.


Ca1


Contrairement à l’auteur dans son merveilleux traité, je ne mets pas de point d’exclamation (pour identifier est très bon coup) sur Ca1, car en application de notre principe fondamental de la stratégie, Ca1 devient non seulement un coup naturel, mais en plus, c’est le seul. C’était donc un problème très facile.

Attention, je n’ai pas affirmé que nous avons trouvé la solution, ni résolu le problème : il faut vraiment valider ce choix par une analyse combinatoire complète, que Rowson fournit dans Seven Sins et montre que 1. … e6 et 1. .. Fe5, les deux réponses noires envisageables, aboutissent inexorablement à la victoire des blancs. Non seulement Ca1 est le seul coup qui ne soit pas perdant, mais ce n'est pas un coup timide : Rowson démontre qu'il est gagnant et fournit l'intégralité de la combinaison. Affranchis de l'épée de Damoclès qui pèse sur leur roi, les blancs peuvent reprendre l'initiative, dont ils feront bon usage.



Conclusion

Avec un raisonnement purement "stratégique", réducteur il est vrai mais pas "simpliste", nous n'avons pas vraiment résolu le problème; en revanche, nous identifié facilement le bon coup, très facilement même, dans une position où, je rejoins Jonathan Rowson :

Notre cerveau est bloqué par notre ego et refuse Ca1.
Il ne l’envisage même pas.







Sur la base de cette étude, Praxeo anime une conférence à l'AGILE TOUR 2012, à Paris le 20 novembre et à Montpellier le 29 novembre, sur le thème
"La stratégie du Product Owner".