25 oct. 2012

[Stratégies] Épisode X - La prise de risque aux échecs (xiang qi)







L'évaluation de position
et la prise de risque

Application au xiang qi, échecs chinois.







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Voici huit pages extraites de Xiang qi, l'univers des échecs chinois (Praxeo 2009) qui m’ont vraiment impressionné et ouvert les yeux sur le raisonnement stratégique. Huit pages sans lesquelles cet essai de synthèse sur la stratégie n’aurait jamais vu le jour. Les deux premières présentent clairement la méthode d’évaluation, que nous savons plus difficile dans les systèmes de mort subite (échecs) que dans les systèmes de comptage (go), car il faut savoir quoi évaluer précisément, et cette évaluation est difficilement quantifiable à cause de la valeur infinie du roi (le général au xiang qi). Vous verrez comment l’auteur, Marc-Antoine Nguyen, arrive à la conclusion que les Rouges sont en avance.

Ensuite, en application directe de la stratégie des systèmes de mort subite, c’est justement le joueur en avance qui a intérêt à attaquer le premier, compliquer la position, générer de l’incertitude, de la complexité : c’est ce que j’ai appelé « la prise de risques ». Prise de risque parce que s’il est pratique de calculer toute la séquence dans une analyse posée, il est beaucoup plus difficile de le faire en conditions réelles de partie, avec la pression de la compétition et du temps imparti. La prise de décision est un processus précis, dont l’intuition n’est pas exempte.


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Qu’est-ce qu’une prise de risque aux échecs, ou ici au xiang qi ? 

Dans l’exemple proposé, Rouge constate qu’il a accuse un retard de développement d’un chariot (une tour), qui n’est pas encore activé. N’importe quel joueur intermédiaire développerait ce chariot sans se poser de question, à fortiori sans bagage stratégique. Mais étant globalement en avance, Rouge se demande judicieusement si son avantage positionnel global ne compenserait pas le retard de développement du chariot. Peut-il attaquer tout de suite ? Si ça fonctionne, son adversaire devra encaisser l’offensive sans avoir pu la préparer. Si ça échoue, étant donné le niveau des joueurs, il ne fait nul doute que Noir convertira l’erreur de jugement de Rouge à son avantage.

Les deux premières pages impressionnent, je trouve, par la limpidité de la réflexion stratégique. Ensuite, pages 244 – 251, on transforme le risque en calcul exhaustif de variantes. Une étape fastidieuse impossible à réaliser à niveau intermédiaire en situation réelle, mais qui valide les bons fondements du problème : l’analyse technique (complexe) est au service du raisonnement stratégique (simple). Toutefois, sans connaissance du processus de décision stratégique, il eut été tout simplement impossible d’imaginer le premier coup de la séquence.

*** À lire absolument, par les joueurs d’échecs en priorité, puis tous les stratèges postulants, même si vous ne comprenez rien à la notation des coups et si vous ne savez même pas reconnaître les pièces. ***

Note sur la méthode d’évaluation positionnelle 

À l’attention des joueurs d’échecs :

  • On retrouve dans la position de xiang qi proposée une configuration comparable à la partie d’échecs de Max Euwe (Épisode IX) qui, après avoir évalué un avantage positionnel dès l’ouverture, s’est permis de lancer l’attaque avant la fin de son développement.
  • Au xiang qi, plusieurs éléments positionnels sont quantifiables, ce qui n’est pas le cas aux échecs (pas sous cette forme en tous cas). Au-delà de la simple (simpliste ?) valeur statique du matériel, le xiang qi attribue des valeurs opérationnelles à des « combinaisons », comme des bombardes doublées ou des chevaux connectés. 
  • Par analogie, tout cela est un peu l’équivalent des critères positionnels d’Aaron Nimzowitch dans Mon système : tour sur la colonne ouverte, pions doublés, chaînes de pions, pion passé isolé, pions passés protégés, paire de fous, accès à la septièmes rangée, etc. 

C’est après avoir lu ces pages avant la parution du livre que la championne d’échecs Almira Skripchenko à signé ainsi la couverture :



  • Les deux premières pages qui suivent présentent les étapes d’évaluation et de décision. 
  • Les six suivantes sont purement calculatoires : elles valident la décision par une analyse complète de toutes les branches. C’est un arbre de multiples lignes de jeu dont la profondeur atteint jusqu’à quatorze coups. 


Pour atteindre un niveau de Grand-Maître International, il faut peut-être pouvoir calculer l’arbre entier pendant la partie. Je ne sais pas si le joueur Rouge y est parvenu, je pense que oui. Mais ce qui est important, c’est la décision proposée, qui est très simple : P5+1 : le pion central avance d’une case. On décide simplement d’ouvrir le jeu sans retour possible, de lancer l’attaque avant la fin du développement, le plus simplement du monde, sans coup tactique difficile, sans sacrifice façon Mikhaïl Tal. Par conséquent, le but de l’exercice pédagogique, au niveau intermédiaire, et même débutant (avancé), est justement de savoir effectuer les deux premières étapes : évaluation et décision. Ensuite, votre intuition, étayée par un jugement stratégique simple et solide, peut largement remplacer à ce niveau une profondeur de calcul vertigineuse. C’est le but de l’exercice !

On demandait un jour à Reti, célèbre champion d’échecs de la première moitié du XXe siècle :

– Combien de coups calculez-vous à l’avance ? 
– Un seul. 

 Je crois que nous y sommes.


Voici les deux pages d'évaluation de la position





À ce stade, le raisonnement stratégique est sain et la solution nous tend les bras, puisque P5+1 va s'avérer gagnant dans toutes les variantes. En avance, le joueur souhaite lancer l'attaque, et P5+1 est le coup d'attaque naturel. C'est le pendant du coup Ca1 de la partie d'échecs en défense ("en retard") présentée par Jonathan Rowson dans l'Episode VII : un coup naturel en application des principes de stratégie.

Maintenant, tout joueur d'échecs sérieux se doit de valider son "intuition" (où la stratégie et l'intuition ne forment qu'un...) par une analyse technique rigoureuse et exhaustive. La voici pour preuve. C'est ardu et fastidieux, mais techniquement nécessaire.








Illustration Ivan 'Kenby' Seisen


Et la lumière fut. Une fois encore, un raisonnement stratégique sain nous met sur la voie. Certes, il faut développer une lecture tactique très solide pour corroborer les "intuitions" stratégiques, mais au moins ont-elles le mérite de nous mettre sur la bonne voie. Car en effet :


Aucune tactique ne saurait rattraper une mauvaise évaluation,
un mauvais jugement ou une décision stratégique erronnée.







Marc-Antoine Nguyen


Liens








Sur la base de cette étude, Praxeo anime une conférence à l'AGILE TOUR 2012, à Paris le 20 novembre et à Montpellier le 29 novembre, sur le thème
"La stratégie du Product Owner".